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Prenez garde où vous posez les pieds. Ici, on cultive les herbes folles et les mauvaises graines, on bichonne les simples et boude les hybrides, on ramasse les cailloux sans jamais jeter la pierre.

vendredi 3 juin 2011

Chapitre 1 : J'avais un jardin

J'avais déjà un jardin à l'âge où les petites filles habillent des poupées qui ressemblent à des bébés ou à des dames. Un minuscule carré de terre planté d'iris jaune pâle comme la rage et de pivoines rouges comme la honte aux joues.

J'aimais la terre sur les mains, la caresse des pétales sur ma bouche, la promenade des fourmis sur le calice, la patience de l'araignée au cœur des pétales, le velouté du pollen en cette gorge incongrue, la balafre des lombrics longs et gras, l'étrange force de ces vivaces qui chaque année vainquaient l'hiver.

J'aimais ce monde à l'abri des chiens et des imbéciles que les adultes avaient concédé à la fillette sans penser que germaient en l'enfant sage et appliquée le goût des simples, la saveur des sauvages, l'odeur des forêts, la patience et la mémoire des filles de la terre...

Longtemps, longtemps après que j'eus oublié ce bouquet de fleurs à ne jamais couper, une maison sertie de pivoines, iris et bleuets réveilla ma patience de jardinier en herbe. J'étais mûre pour un jardin de grillon du foyer, un potager fantasque où féconder mes rêves de gamine. Un espace pour les groseilles maudites de mon enfance, les courges désirables et exubérantes, les framboises sauvages, fraises des bois, cassis entêtants, pommiers, poiriers, pêchers, mirabelliers et même un cerisier demi-tige ! Une jungle de saveurs et d'odeurs peuplée de fruits à confire et légumes à croquer vifs.

C'était conter sans les chiens et les imbéciles.
Surtout les imbéciles.
Un méchant imbécile voleur de temps sycophante sans même le savoir, un Terminator des plates bandes, un barbare des potagers, un exterminateur de biodiversité, un propriétaire de piscine 4X8 avec terrasse intégrée, un poseur de haies, un homme comblé.

J'avais là un jardin avec les fruits magiques ou défendus de mon enfance : citrouilles-carrosses, vignes vierges, benoîtes communes, digitales pourpres, casques de Jupiter, coprins chevelus et surtout, groseilles rouges. Incarnation du désir, violation de l'interdit grand maternel. Encore la connerie au pouvoir. Ou la méchanceté. Ou les deux.

Dans la minuscule cour au fond de laquelle trônaient les toilettes de ma grand-mère (une planche, un trou et des araignées), il y avait un lavoir en ciment. Derrière le lavoir, coincé entre le béton gris et râpeux et le grillage qui longeait la rue, un groseillier. Rouge. Flamboyant. Les seuls fruits dans cette jungle de géraniums, de roses trémières et de plantes grasses qui dévoraient l'espace. Vert tendre et perles purpurines virant au pourpre ou au vermillon. Baisers rubis, gonflés de vie cascadant le long de rameaux contraints de s'élever au dessus du rempart rêche pour absorber la lumière prisonnière des bulles de sang. Joyaux inaccessibles car frappés d'interdit : poison. Poison les groseilles ? Je n'avais jamais goûté ces groseilles, ni même d'autres, mais je savais que la maman de ma meilleure amie en préparait une gelée gorgée d’incarnat. Non, pas poison. Victimes du cantonnier qui désherbait à la sulfateuse le bord du chemin et les abords de la voie ferrée. Il avait gâté la récolte. Ma mère, encore enfant, s'était gavée de fruits et de désherbant et en était tombée malade. Les groseilles du lavoir étaient devenues un dangereux poison pour plusieurs générations. Le désherbant resta en vente libre. Je me demande si ma grand-mère croyait aux conneries qu'elle racontait pour brimer tout ce qui lui passait entre les mains : fille, petites filles et même chats !

J'en avais repiqué plein. Des rouges, des blancs, des roses et des noirs. Des cassis en fait. J'aime leurs fleurs verdâtres, les insectes qui s'y promènent. Je frémis au moindre frimas qui dissuade ces valeureux insectes de s'y dégourdir les six pattes en temps voulu. Je guette l'enflure annonciatrice du fruit, accompagne le passage de l’émeraude au rubis et hume le moment où l'âpreté disparaît en une touche légèrement acide libérée sur la langue. Alors je cueille. Je distribue aux voisines et amies. Et je prépare les gelées.
Toutes les portes sont ouvertes, pour que les chambres elles mêmes se souviennent. Cruel instant que celui où les fruits éclatent, rendent leur eau, perdent leur escarboucle, se vengent en exhalant l'haleine des pépins, la rudesse des baies vertes. Brouet rosâtre, vineux, mousseux. Puis la passoire et le linge de fil qui rougit, boit, laisse s'écouler un jus étincelant. Le sucre et la magie du parfum retrouvé. Quelques bouillons et la mise en écrins dont aucun n'est assez précieux pour recevoir le liquide bouillant.

Pas de gelée de groseilles cette année. Je n'ai plus le temps de mettre le soleil de mon jardin en cage. Je cueille les grappes trop lourdes et sucrées et les distribue au voisinage ravi. Chaque fois que ma main se pose sous leur rondeur poisseuse, le pédoncule cède. Les bourgeons, l'an prochain, donneront de belles fleurs. Je ne serai plus là pour les cueillir. Je rends un dernier hommage à ces arbustes rustiques en les libérant de leurs fruits. Instant divin où je participe à la régénération. Je sais que si je ne cueille pas, si je ne les débarrasse pas de toutes leurs promesses de graines, ils vont se dessécher, paresser et mourir un peu. Le jardin est une jungle de soucis flamboyants, de roses trémières ensauvagées, de framboisiers acclimatés, d'oignons survivants, de bourrache contenue, de pivoines vieillissantes et d'iris fanés. La grande berce semée à la volée combat vainement un topinambour rescapé. Les limaces m'ont laissé un pied de courgettes que personne ne cueillera. La voisine peut-être ?
C'est aujourd'hui que je quitte ma vie avec cet homme qui préfère acheter les courgettes à la supérette, conter fleurette sur Internet, surveiller ses SMS comme un adolescent qui sèche les cours plutôt que d'envisager une récolte : pourquoi planter des courgettes et autres cucurbitacées quand ça coûte deux euros le kilo ?
Pour les fleurs pauvre type !

Fleurs mâles et fleurs femelles sur le même pied. Pour la générosité de cette plante qui, jusqu'aux premières gelées, donne sans compter. Pour la danse des abeilles, saoules et pesantes, de corolles en corolles. Pour le plaisir de les voir s'enfouir dans ce sexe béant. Pour la jeune courgette croquée crue, striée de vinaigre balsamique, tachetée de cumin. Pour la fleur en beignet ou dans la salade. Pour toute cette famille de courges, gourdes, citrouilles, potirons... Ils galopent effrontément vers leur insolente maturité, faufilent leurs pistils fécondés de fraîche date le long des frontières cadastrales, traversent les barrages, les plates-bandes et l’hiver sans prendre une ride, escaladent les murs branlants, balancent leurs bouilles épanouies jusque dans le pré du voisin, engrangent des myriades de pépins entrelacés au cœur d’une chair ferme sous une écorce inviolable, reposent enfin dans la cuisine réchauffée par leur rassurante présence. Là, libéré de ses racines, un cul sidéral ensoleille l’espace, le vide des écuelles, la gorge du gourmet et les promesses de récoltes dans une moisson de graines mises à sécher. Seule une infime cicatrice portée par le tranchant d’une lame courte sur un ridicule pédoncule, témoigne des origines végétales de ce jovial joufflu qui désespère le gosier inverti par les conservateurs.
Pour le plaisir d'aller, un couteau à la main, chercher une nourriture dont je m'étais déjà repue, guettant chaque nouvelle pousse, traçant des cercles de cendre sèche autour des plants, attirant les limaces dans des pièges à bière où leurs cadavres pourrissent...

1 commentaire:

  1. haacré mouch'
    C'est-y pôs rafraichissant eu'qu'ceteu litérature...
    Vive les courges et mort aux cons

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